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Briseglace Otome Corail

Inscrit le: 21 Mar 2009 Messages: 161 Localisation: Sur le toit.
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Posté le: Sam Juil 31, 2010 2:00 pm Sujet du message: |
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Youhou .
Nouveau chapitre. Sans commentaire. J'ai trop la flemme.
Merci Miya .
| Citation: |
Et toutes mes condoléances pour ton ordinateur... (parce que j'imagine bien que la fic n'est pas le pire que tu aies perdu dans les "quelques Go" XD) |
Je suppose qu'il y avait des choses bien plus importantes (des cours par exemple ) mais franchement, perdre mes textes est ce qui m'a le plus embêtée ^^. Mon ordinateur est à peu près réparé, mais j'accepte tes condoléances, pour Windows Vista seulement .
Bonne lecture, on peut dire que je suis très fière de l'avoir refais, celui-là!
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Le Rendez-vous des princes
Chapitre 5
Elle devait aller aux Trois Frères.
Elle avait décidé cela la veille avant d'aller se coucher. Après avoir longuement parlé avec Midori Sugiura. La seule chose qu'il lui restait à faire, c'était trouver quelqu'un qui accepterait de lui servir de guide. Elle finirait bien par convaincre l'un des habitants. Le lieu-dit semblait être le centre d'attention et de multiples histoires qu'elle était curieuse de connaître. Il revenait sans cesse dans les conversations et le récit que l'archéologue lui avait conté l'intriguait.
L'habitacle de sa voiture était silencieux en cette fin de matinée. Le bruit des pneus enchaînés qui mordent la neige la rassurait, et elle descendait paisiblement le flanc de montagne jusqu'à Furano pour accomplir la bonne action de la journée.
Mais il ne fallait pas croire que c'était un service rendu gratuitement.
Un peu après le petit-déjeuner, elle avait été épinglée par Mai alors qu'elle s'apprêtait à sortir prendre l'air et faire le tour de la maison des Yumemiya dans l'espoir de trouver quelque chose pouvant expliquer leur étrange comportement. L'hôtelière lui avait paru plus stressée qu'à la normale et elle s'était surprise à détecter dans son regard une anxiété inhabituelle. Elles avaient un peu parlé et la femme rousse avait fini par lui donner les raisons de son inconfort.
Une raison qui lui avait glacé le sang.
Le fait était que Yuichi était parti le matin même en montagne avec quelques autres hommes à la recherche du bétail égaré de l'un d'entre eux. Personne n'avait l'espoir de retrouver les deux pauvres bêtes en vie, mais tout le monde voulait récupérer les corps ne serait-ce que pour confirmer ce qui avait bien pu leur arriver. Avoir une certitude. Qu'ils n'étaient pas morts par accident.
Ils devaient sans doute craindre que ce soit le vampire tant redouté. Encore deux animaux qui disparaissaient.
Shizuru avait laissé la rousse lui annoncer la situation avec mauvaise humeur. Elle aurait aimé être prévenue plus tôt que quelque chose de ce genre était arrivé. Sans rien laisser paraître de son agacement, elle avait écouté Mai parler avec une apparente bienveillance et avait gardé pour elle ses sarcasmes. Et sa propre angoisse.
Elle voulait bien protéger les habitants de ce fichu village, mais encore fallait-il qu'ils lui donnent les moyens de le faire. Si eux-mêmes ne l'aidaient pas un peu, elle risquait d'avoir du mal à avancer. Et la disparition de deux moutons -mais elle ne savait même pas si c'était des moutons ou autre chose- faisait partie des choses qu'elle devait savoir.
Ses mains se crispèrent un peu sur le volant à cette pensée. Il y avait tant de choses à supposer à partir de ce simple événement. Aucune bête n'avait été tuée depuis le meurtre des Wang. Shizuru avait espéré que c'était parce que le meurtrier était parti ou parce qu'il n'avait plus besoin de « s'entrainer ». Et voilà que ça recommençait.
Cela voulait-il dire que le tueur n'avait pas bougé? Qu'il restait près d'Osomura, qu'il avait encore des choses à y faire? Dans l'hypothèse où c'était bien lui qui tuait les animaux de la zone, évidemment. Il était possible que non. Après tout, peut-être que c'était Duran qui chassait, ça ne la surprendrait pas. Mais si ce n'était pas le cas, alors Shizuru voyait la mort des deux bêtes comme un signe. Un signe inquiétant.
Il recommençait à tuer. Il se préparait pour une nouvelle cible.
Elle aurait donné n'importe quoi pour savoir qui était visé et pour pouvoir éviter d'avoir du sang sur la conscience.
Mais tout cela n'expliquait pas pourquoi elle descendait en ce moment même à Furano au milieu de la journée. Une chose en entraînant une autre, l'absence de Yuichi au Souffle de Kagutsuchi avait pour Mai deux conséquences. La première, c'était qu'il serait impossible pour lui de l'aider à gérer l'hôtel pendant la journée et qu'elle se retrouvait donc coincée à Osomura pour la journée. La seconde, c'était qu'il ne pourrait pas aller chercher Alyssa à l'école à midi. L'hôtelière lui avait donc demandé après avoir longuement hésité si elle pouvait descendre en ville pour le faire à sa place.
Une marque de confiance appréciable.
Shizuru avait accepté pour des raisons qu'elle s'était bien gardée d'expliquer. Il ne fallait pas croire qu'elle allait à Furano juste pour le plaisir de voir Alyssa. Évidemment, elle était heureuse d'avoir l'occasion de revoir la petite blonde qui éveillait en elle une mélancolie apaisante, mais en enquêteuse aguerrie et, elle l'avouait, quelque peu opportuniste, elle avait une autre idée en tête.
Depuis quelque temps, Yuichi récupérait Alyssa en avance afin d'éviter que Natsuki Kuga n'entre en contact avec la petite fille aux cheveux d'or. C'était très noble, mais Shizuru n'y voyait là qu'un excès de paranoïa inutile. Mai lui avait donné l'occasion rêvée pour avancer un peu son enquête. Elle avait décidé de prendre son temps afin de laisser au trappeur l'occasion de parler avec l'enfant.
Enfin, afin de pouvoir les observer.
Elle était curieuse de voir les interactions entre ces deux-là. Natsuki avait plutôt l'air d'être une personne mutique et sans délicatesse. Un peu rustre peut-être. Définitivement animale en tout cas. La petite Alyssa était son antithèse. Qu'est-ce qui pouvait bien intéresser la jeune femme chez la fillette? Elles ne partageaient aucun lien.
Voilà pourquoi Shizuru Fujino roulait sur le serpent de bitume qui menait à Furano à cet instant. Pour rendre service. Et pour se rendre service. Alors qu'elle entrait dans la ville à la recherche de l'école, son esprit repartit quelques heures en arrière. Elle avait de la chance d'avoir rencontré l'historienne. Elle savait beaucoup de choses.
Avec un petit rictus d'amusement, Shizuru nota tout de même que certaines de ses informations n'étaient pas toujours fiables. Il suffisait de voir la façon dont elle lui avait raconté le conte des Trois Frères. Ou plutôt de savoir de qui elle l'avait appris.
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« Les Trois Frères représentent les trois héritiers de la famille Inoue. »
Shizuru releva un sourcil sceptique. « Des princes? »
« Oui. » Midori se gratta le menton, visiblement perplexe par ses propres propos. « Apparemment c'est une légende assez connue dans la région, mais je dois avouer qu'avant de venir ici je n'avais pas la moindre idée de qui ils pouvaient être. »
Elles étaient tranquillement assises l'une en face de l'autre, chacune en tailleur sur un matelas. La conversation sur les origines nébuleuses des vampires avait dévié sur celles des contes et légendes régionaux et Shizuru avait finalement eu l'occasion de poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis sa rencontre avec le cobra royal de Tomoe Marguerite, quelques jours auparavant.
Elle savait que se voir conter l'histoire des Trois Frères n'avait probablement aucun intérêt en termes de stricte efficacité, mais la curiosité qui la saisissait parfois sur certains détails insignifiants tournait facilement à l'obsession lorsqu'elle ne trouvait pas rapidement ses réponses. Déjà, Shizuru remarquait que son esprit déviait de son but originel pour constamment se reporter sur Akira Inoue et sa mort énigmatique. Elle avait besoin d'apaiser ce parasite qui, lentement mais sûrement, dévorait ses facultés de concentration.
Midori Sugiura la regarda se réinstaller confortablement sans rien dire.
« Vous connaissez l'histoire, alors? » demanda-t-elle finalement en prenant garde à ne pas s'avachir. Même assise en tailleur et les pieds enfouis dans une épaisse paire de chaussettes en laine empruntées à Mai, Shizuru Fujino refusait de manquer de classe.
L'archéologue fit une moue dubitative. « J'aimerais dire que oui mais j'ai cru comprendre qu'il y avait plusieurs versions. On m'en a conté une, mais je ne sais pas si c'est la bonne. »
« Ara, oui, on m'a dit la même chose. »
« Il y a des éléments qui sont certains », reprit la rousse en se passant une main dans les cheveux, « tout le monde semble d'accord pour dire que c'est une histoire d'amour, au départ. »
Évidemment. Yukino avait parlé d'une histoire de prince et de bergère. D'une histoire d'amour qui tournait mal. Shizuru se retînt de relever le manque d'originalité du conte local et se pencha discrètement en avant. « Racontez-moi votre version. »
« Ah... d'accord. » Midori s'interrompit, hésitante. « Youko ne va pas tarder à venir par contre, donc je vais aller un peu vite. »
« Allez-y. »
« Bien. » Après avoir rassemblé ses idées, le professeur d'Histoire se lança dans le conte avec une certaine maladresse. « Au commencement, il y avait trois princes. Ça vous le savez déjà. L'aîné, Chiba, était l'héritier du trône. C'était un seigneur de guerre. Le genre gros bras, pas très futé, vous voyez. Le deuxième fils, Hiroshi, était le préféré du peuple car il se préoccupait de lui, s'arrangeait pour que son père soit plus généreux, tout ça. Un sage en quelque sorte. Le cadet s'appelait Akira. C'était le plus intelligent des trois. Tellement qu'on dit que les gens du palais se méfiaient de lui. »
« Il n'a pas l'air très différent de n'importe quel autre conte. Les stéréotypes avec. »
Midori gloussa. « C'est normal commissaire, c'est un conte. Tous les personnages de contes sont des caricatures. »
Et c'était tout à fait compréhensible. On ne demandait pas à un conte de créer des personnages complexes mais d'avoir une utilité pratique. Faire rêver ou faire la morale. Parfois les deux. Ou simplement faire rire.
L'archéologue lui lança un regard ironique avant de poursuivre. « L'histoire des trois frères commença le jour où Hiroshi tomba profondément amoureux de l'une des domestiques. »
Pardon? Une domestique? Mais... « Pas d'une bergère? »
Midori soupira et se massa les tempes devant l'ignorance feinte de son interlocutrice. Qui semblait beaucoup s'amuser à la faire tourner en bourrique. « Nous ne sommes pas en Europe, commissaire. »
Shizuru fit mine de se reprendre. « Ara, pardon. Dans tous les cas, je suppose que c'était la plus belle jeune fille du royaume? »
« Exactement », répondit l'autre en levant les yeux au ciel, « ce n'est pas très original. Je suis désolée, je n'ai pas le talent de conteur qu'a la personne qui m'a racontée cette histoire, du coup ça risque d'être un peu expéditif. »
Shizuru ne s'attendait pas à recevoir des excuses. L'art du conte était quelque chose que peu de personnes maitrisaient. Elle-même était incapable de raconter une histoire autrement qu'à la manière d'un rapport d'enquête. « Qui vous l'a racontée? »
La curiosité, encore. Ce besoin de tout savoir. Toujours.
L'historienne lui répondit d'un mouvement évasif de la main. « Madame Kazahana. Elle est un peu spéciale, mais sa façon de raconter les histoires est incroyable. »
Un peu spéciale. L'euphémisme était doux et délicat. La pensée qui se cachait derrière, peut-être un peu moins.
« Et qu'a-t-elle dit à propose de cette jeune domestique alors? » reprit Shizuru en s'efforçant de dissimuler un sourire narquois derrière une mèche de cheveux. « Qu'elle était plus belle que le jour et plus gracieuse que la nuit? »
Midori éclata de rire. « Pas tout à fait, commissaire, mais vous touchez au but. » Elle ferma les yeux et sembla réfléchir un instant avant de se gratter l'arrière du crâne, amusée. « Elle a dit que la jeune femme était si belle que le soleil, jaloux, refusait de se refléter dans sa chevelure. »
« Vous voulez dire qu'elle était brune? Ça c'est inhabituel, les héroïnes ont des boucles d'or en général, non? »
« C'est vrai, mais n'oubliez pas que de toute façon, il est fort possible qu'elle soit blonde dans une autre version. »
Les deux femmes contemplèrent un silence méditatif à l'entente de ces derniers mots. Midori reprit la parole lorsque Shizuru se redressa pour ne pas donner l'impression qu'elle prenait ses aises sur le matelas de Youko Sagisawa. « Bref, Hiroshi tomba éperdument amoureux de cette fille et décida de la marier. Le problème, c'est que- »
« -c'est que l'un de ses frères tomba également amoureux d'elle. Je me trompe? »
L'archéologue soupira. « Non, vous avez raison », répondit-elle en posant son menton dans le creux de sa main. « Chiba, l'aîné, décida d'en faire sa femme afin de pouvoir monter sur le trône, comme il était destiné à le faire de toute façon. C'est là que ça devient tragique. » Une pause. Shizuru se demanda si elle ne devait pas s'attendre à un sanglant règlement de compte entre les trois princes. « Ce mariage déplaisait beaucoup au plus jeune des trois, Akira, qui avait bien l'intention de monter sur le trône à la place de son frère et qui voyait ses chances d'y parvenir s'étioler. »
Akira Inoue était le prince qui se fit tuer par le « Roi des serpents ». Il était probable que l'un des deux autres frères décida de glisser le reptile dans sa chambre afin de se débarrasser de lui. Mais pourtant, Akira n'était une menace pour aucun des deux, puisqu'il n'était pas amoureux de la fille en question ni ne pouvait prétendre au trône. C'était à lui d'éliminer ses frères, pas l'inverse.
Shizuru s'agita à ses propres pensées. Qui pouvait bien avoir glissé le serpent dans la chambre d'Akira, si ce n'était pas ses deux frères? La fille? Elle frissonna. Cela voulait donc dire qu'Hiroshi ou Chiba était mort. Mais peu importe. Midori lui donnerait la réponse à cette question bien assez tôt.
En effet, la rousse poursuivait son récit avec un entrain relatif. De toute évidence, elle n'était pas très à l'aise dans la peau d'un conteur. « Du coup, il s'arrangea pour se débarrasser de ses aînés » continua-t-elle. « Comme Hiroshi et Chiba étaient en très mauvais termes à cause de cette fameuse jeune fille -qui au passage était amoureuse de Hiroshi, j'ai oublié de vous le dire-, Akira leur proposa de régler le problème en duel. »
Et voilà. L'un des deux frères allait effectivement mourir. Il ne restait plus qu'à savoir pourquoi Akira allait devenir la cible du Serpent. Parce qu'il était celui qui avait proposé le duel? Le mobile était mince.
« Un duel à mort? »
Midori secoua la tête et leva les bras, visiblement perplexe. « Non, un duel au Go. »
Shizuru cligna des yeux. Elle ne s'attendait pas à ce genre d'épreuve, ça non. « Quelle idée », lâcha-t-elle après s'être raclé la gorge.
La rousse acquiesça en fronçant les sourcils. « Je pense que ça doit différer selon les versions, il faudrait s'y pencher, mais dans celle-ci le duel est une partie de Go. Bref », éluda-t-elle, « les princes se donnèrent rendez-vous, et devinez où? »
« Aux Trois Frères. »
« Exactement. » Le regard de la conteuse s'éclaira alors qu'elle se lançait dans un aparté. « À l'époque, et dans l'histoire, c'était un plateau reculé où l'on venait pour demander la bénédiction de l'un des dieux protecteurs des rivières. Pour les récoltes, tout ça. Peut-être que le temple bouddhiste était déjà construit, je ne sais pas. Enfin quoi qu'il en soit », conclut-elle, « les trois princes se retrouvèrent au petit matin à cet endroit et Akira fut désigné arbitre. »
L'enquêteuse hocha la tête. « L'enjeu était la main de la fille. » Elle réalisa alors quelque chose. « Ara, comment elle s'appelait, d'ailleurs? », s'enquit-elle en croisant les bras. Attentive.
« Je ne sais pas comment elle s'appelait », soupira la rousse en haussant les épaules en signe d'ignorance, « il faudrait demander à madame Kazahana, elle ne me l'a pas dit. Et non, l'enjeu n'était pas seulement la main de la fille », énonça-t-elle, et Shizuru devina dans ses yeux la satisfaction qu'elle avait de lui montrer qu'elle se trompait. « Le perdant était destiné à s'exiler. La partie prenait place dans un lieu sacré justement pour que le vaincu ne soit pas tenté de se parjurer. »
« Ara. Et qui a gagné? Hiroshi j'imagine. »
« Oui, Hiroshi gagna. Chiba s'exila sur le champ. »
Cela ne lui disait toujours pas ce que le Serpent venait faire dans la chambre d'Akira Inoue, où quel que fût l'endroit où le prince se trouvait au moment de l'attaque. Elle espérait que le conte ne s'arrêtait pas à cet endroit.
Midori Sugiura reprit rapidement après avoir bu quelques gorgées d'eau. « Si l'histoire s'arrêtait là, tout irait bien, mais ce n'est pas le cas. » Évidemment. Akira voulait monter sur le trône, il devait donc éliminer les deux frères, pas seulement l'un d'entre eux. Et Hiroshi était un homme intelligent, mais ce n'était pas un guerrier. Le faire disparaître ne devait pas poser de problème à un homme aussi stratégique que le cadet. Comme si elle avait lu dans ses pensées, la rousse continua son récit, la voix désormais plus claire. « Akira avait prévu la défaite de Chiba. Il avait pris avec lui une lame enchantée en prévision du moment où lui et Hiroshi se retrouveraient seuls et l'attaqua par surprise le moment venu. »
Et voilà, songea Shizuru en entendant ces paroles. Nao Yuuki pouvait bien croire qu'elle était le fond du panier, elle savait, elle, qu'elle était vraiment douée. « C'était évident. »
Midori s'étira en lui accordant un « Peut-être » dubitatif. L'enquêteuse se rendit alors compte qu'il devait être abominablement tard et que Youko Sagisawa ne devrait pas tarder à revenir dans sa chambre. Leur entretien touchait à sa fin. « Akira rentra au palais seul en déclarant que ses deux frères s'étaient entretués et que Chiba avait pris la fuite. »
« Et il épousa la fille pour devenir roi. » Qui glissa un serpent dans sa chambre pour se venger de la mort de son amant. Normal. Évident.
La rousse lui fit un sourire mi-figue, mi-raisin. « C'est ce qu'il voulut faire, oui. Mais il n'en eut pas le temps. Les dieux, mécontents d'avoir vu leur champion assassiné, envoyèrent sur Terre le roi des serpents pour punir Akira. Le serpent s'introduit dans sa chambre et le tua dans son sommeil. »
Comment? Les dieux? C'était aussi simple que cela? La fille n'avait pas cherché à se venger, c'étaient les dieux qui s'étaient chargés de la besogne? Elle ne pouvait pas y croire. C'était complètement incohérent. De toute évidence, Mahiro Kazahana avait introduit cette partie du conte elle-même. Les dieux n'existaient même pas. Il n'y avait rien à apprendre d'un conte qui se terminait de cette façon. À part que les méchants étaient punis. Ce qui était sans intérêt.
Incapable de croire à une telle fin, elle chercha à creuser un peu plus la question. « Ara. Et ensuite? »
L'autre leva les bras en signe d'impuissance. « Ensuite, rien. La lignée Inoue s'est éteinte. Ça, c'est vrai historiquement. Ce conte est juste une fable qui explique pourquoi le dernier Inoue n'avait pas d'héritier. »
« Mais... et la fille? »
« Elle se jeta du haut de la montagne dès qu'elle le put », lâcha Midori avec un sourire triste.
Oh.
« C'est un triste conte. » Elle se redressa définitivement. Elle comprenait que son interlocutrice commençait à piquer du nez et elle-même n'était pas certaine de pouvoir veiller plus longtemps.
Midori acquiesça en la regardant se lever. « Oui. Le cercle de statues qui se trouve à quelques kilomètres d'ici illustre le moment où les trois frères se retrouvèrent. Vous pouvez voir que chacun d'entre eux a un signe distinctif. Chiba porte un long katana et une tenue de samouraï, Hiroshi est en tunique et transporte avec lui la table de Go, et Akira tient un poignard. »
Avant qu'elle ne puisse en demander davantage, Shizuru entendit la poignée de la porte tourner et quelques secondes plus tard, Youko Sagisawa entrait, passablement éméchée.
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Elle avait aimé parler avec Midori Sugiura. Loquace et aimable, la jeune femme portait avec elle une aura de tranquillité et d'honnêteté qui lui plaisait.
C'était ce à quoi elle pensait alors qu'elle déambulait dans les rues de Furano avec plaisir. Elle avait garé sa voiture quelques carrefours plus loin et se dirigeait à présent vers l'école où Alyssa étudiait d'un pas sûr et conquérant.
Elle n'était pourtant pas certaine de savoir exactement où se trouvait cette fichue école. Il était même possible qu'elle se soit trompée de chemin, mais elle refusait, pas fierté, de montrer aux autochtones qu'elle avait peut-être besoin d'aide.
Alors elle marchait, de ruelles en ruelles, vers l'adresse que Mai lui avait donnée. Elle le supposait.
Furano n'était pas une ville plus laide qu'une autre. Shizuru savait qu'en été, les flancs des montagnes et les champs qui entouraient les quartiers de maisons en dur étaient recouverts de fleurs. Ils donnaient alors au paysage l'apparence d'interminables plaines multicolores qui devaient être magnifiques. Mais l'hiver, les maisons surgissaient tels des baraquements de nomades prêts à s'effondrer sous le poids écrasant des montagnes vierges de toute verdure, à l'exception des pins noirs. Les plaines enneigées isolaient la ville du reste de la région et Furano se transformait en station de ski.
Mais il n'y avait pas non plus une infinité de skieurs. Le flanc de montagne sur lequel Osomura se trouvait était à l'opposé de celui exploité par la ville. Shizuru voyait cela comme une chance. Elle n'aurait pas aimé avoir à enquêter dans un village rempli de touristes animés d'une curiosité morbide. Le village, plus isolé que jamais, gardait son anonymat et sa tranquillité de façade.
L'école était devant elle.
Au bout de la rue qu'elle était en train d'arpenter, elle voyait le portail de l'entrée et les quelques parents d'élèves qui s'apprêtaient à entrer pour récupérer leurs enfants. Shizuru se garda bien d'avancer jusque-là et préféra s'adosser tranquillement contre un mur de béton blanc pour mieux observer la scène. Ses yeux se plissèrent, Alyssa n'allait pas tarder à sortir du bâtiment, et peut-être que Natsuki Kuga allait apparaître.
Comme on n'était jamais trop prudent, elle ouvrit son manteau afin de dégager son arme, juste au cas où. Mais elle doutait sincèrement avoir à intervenir.
Elle attendit quelques minutes. Les parents d'élèves commençaient à s'attrouper devant l'entrée et bientôt, les premiers enfants émergèrent de la cour qui les séparait de la sortie. Une à une, les familles se dispersèrent alors.
Elle était déçue. Natsuki Kuga n'était pas là. Elle soupira et épousseta son manteau après s'être décollée du mur contre lequel elle avait attendu jusque-là. Elle n'avait pas fait trois pas qu'une tête blonde dépassait l'entrée de l'école et regardait autour d'elle avec scepticisme.
Alyssa cherchait du regard son père. Ou quelqu'un d'autre.
Alors même qu'elle se faisait cette réflexion, un mouvement attira son attention à l'autre bout de la rue. Et un sourire satisfait étira ses lèvres lorsqu'elle reconnut la silhouette élancée de Natsuki Kuga. Accompagnée de celle plus massive de Duran qui trottinait à ses côtés. La jeune femme avait visiblement eu la même idée qu'elle et avait attendu à l'écart la sortie des enfants.
Sans fusil, vêtue simplement d'une épaisse veste et d'un jean sombre, la jeune femme avançait tranquillement vers l'entrée en attendant qu'Alyssa se tourne vers elle et la reconnaisse. Ses bottes claquaient bruyamment contre les pavés, ses mains étaient enfouies dans ses poches, ses cheveux étaient retenus dans une queue de cheval négligée.
Elle n'avait pas grand-chose à voir avec la jeune femme que Shizuru avait rencontrée quelques jours plus tôt. Dans l'obscurité de la nuit, cette dernière songea qu'elle n'avait fait qu'entrevoir les traits de son interlocutrice. À présent, elle pouvait même percevoir la couleur de ses yeux, verts, et elle eut l'impression de la rencontrer pour la première fois.
Rencontrer était pourtant un vain mot. Épier sonnait définitivement plus juste.
Les yeux d'Alyssa brillèrent lorsqu'elle vit la brune marcher vers elle et avant que Shizuru n'ait le temps d'analyser sa réaction, la petite fille courait vers la nouvelle venue avec un grand sourire. La jeune femme lui rendit son sourire et elles se rejoignirent rapidement.
Le chien semblait ne pas avoir la moindre agressivité envers la fillette. Comme s’il l'avait adoptée.
Elles commencèrent à parler. À communiquer. Shizuru fronça les sourcils. Natsuki Kuga connaissait effectivement le langage des signes. Elle n'était pas certaine de comprendre où et quand elle avait pu l'apprendre. Mais le plus important ne se trouvait pas là.
La femme et l'enfant semblaient réellement apprécier la présence de l'autre et gesticulaient avec une célérité telle que Shizuru avait du mal à suivre le mouvement de leurs mains des yeux.
Pourquoi Natsuki Kuga, qui de toute évidence tenait plus de l'animal sauvage que de la femme civilisée, prenait-elle la peine de fréquenter une fillette sourde? Alors même que Mai se méfiait d'elle et lui interdisait de le faire. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien lui trouver?
Lorsqu'elle vit Alyssa éclater de rire et le regard de Natsuki s'éclairer en l'entendant faire, elle crut comprendre.
Peut-être que comme elle, la brune était tout simplement tombée sous le charme de la fillette. Peut-être voulait-elle simplement lui donner l'occasion de parler avec quelqu'un d'autre que ses parents. Peut-être qu'il ne fallait y voir là que l'illustration d'une honnête bienveillance.
Même Duran, qui restait sagement à leur côté, semblait tranquille. Et Alyssa ne semblait pas en avoir peur. Du tout.
Elle en avait assez vu.
Shizuru commença à marcher vers les trois compagnons d'un pas aérien. Comme elle s'y attendait, les oreilles de la bête se dressèrent à son approche et quelques secondes plus tard, alors qu'elle s'apprêtait à traverser la rue pour les rejoindre, les yeux de Natsuki se détachèrent d'Alyssa pour se reporter sur elle, affutés. Pas de bienveillance ni d'affabilité dans ce regard. Juste une impassible curiosité. Et de la prudence. Shizuru en fut déçue.
Bientôt, la petite blonde se tourna également vers elle et lui sourit. Shizuru oublia pourquoi elle était déçue. Elle se contenta de marcher avec un peu plus d'empressement qu'elle ne l'avait prévu.
C'est ainsi que trois personnes et un animal se rassemblèrent avec hésitation sur un trottoir jouxtant une école élémentaire, quelque part dans le sud de Furano.
Natsuki, qui s'était penchée pour parler avec la fille, se redressa de toute sa hauteur et sembla s'irriter de remarquer qu'elle restait malgré tout plus petite que Shizuru elle-même. Cette dernière lui offrit un rictus entendu et fit un geste de la main enjoué en guise de bonjour. Alyssa lui rendit avec entrain. La brune resta imperturbable, Duran lâcha un grognement de dédain en s'étirant.
« Ara, Natsuki, quelle surprise de vous voir ici! » Shizuru faillit éclater de rire en voyant son interlocutrice lâcher un soupir d'irritation.
« Commissaire. » fit-elle simplement en se tournant vers elle. Shizuru remarqua alors qu'elle continuait de parler en signes.
Pour qu'Alyssa ait la possibilité de suivre la conversation.
L'enquêteuse se tourna vers cette dernière, qui posait sur elle un regard curieux, et commença à chercher son calepin dans sa poche de manteau en soupirant. Du coin de l'œil, elle vit Natsuki croiser les bras avec nonchalance.
« Vous ne voulez pas que je vous traduise, commissaire? » proposa-t-elle, un rictus au coin des lèvres. Alyssa pouffa de rire en comprenant la situation.
« Je vais me débrouiller, merci. », rétorqua l'autre avec mauvaise humeur alors qu'elle se lançait à présent à la recherche d'un crayon, quelque part au fond de son sac à main.
« Si vous le dites. » répliqua la brune en levant les mains en signe de défense. Le silence ironique qui suivit, seulement entrecoupé par le bruissement de tickets de caisse et le cliquetis de clés, l'irrita au plus haut point. Si bien que lorsque la bête qui était assise près d'elle lâcha un bâillement sonore, Shizuru releva la tête pour lui jeter un regard noir.
Deux rires cristallins répondirent à sa tentative d'intimidation. Elle soupira en voyant Natsuki gratter son compagnon entre les oreilles avec affection.
« Très bien », abandonna-t-elle en fourrant à nouveau son calepin dans sa poche, « traduisez-moi. » Qu'avait-elle bien pu faire de ce fichu crayon?
Un haussement de sourcil lui répondit.
Shizuru leva les yeux au ciel avant d'ajouter plus paisiblement: « S'il vous plaît, Natsuki. »
Cette dernière lui lança un regard appréciateur sans rien ajouter. À la place, elle releva les mains en face d'elle en faisant un mouvement de pince grossier qui fit éclater de rire la petite blonde. Shizuru ne put s'empêcher de sourire en l'entendant et en oublia la réplique cynique qu'elle avait sur le bout des lèvres.
« Ton père ne peut pas venir te chercher » commença-t-elle en se tournant vers Alyssa avec bienveillance. Du coin de l'œil, elle vit les mains de Natsuki s'agiter avec rapidité en face de la fillette. « Du coup, Mai m'a demandé de te ramener. »
Elle n'arrivait pas à savoir pourquoi elle se sentait si mal à l'aise. Il y eut un court instant de silence pendant lequel Natsuki acheva de traduire. Shizuru eut le temps de voir le visage d'Alyssa s'éclairer et se demanda si elle devait comprendre que la fillette était heureuse de ce changement de plan. Cette dernière se tourna vers elle et commença à lui parler... avec la voix grave de Natsuki Kuga, qui mettait un son à chaque geste et à chaque expression.
« D'accord. Est-ce que Natsuki et Duran peuvent venir aussi? Ils sont venus à pied. »
Shizuru soupira. De toute façon, que pouvait-elle bien faire sans son traducteur attitré? Elle se tourna vers Natsuki qui se contenta de hausser les épaules avec désinvolture pour lui répondre. Visiblement, le trappeur n'avait que faire de sa décision. C'était peut-être l'occasion de parler avec la jeune femme en étant certaine qu'elle ne la laisserait pas plantée comme une imbécile au milieu de la nuit.
La nuit. Natsuki avait sans doute passé cette dernière dans les bois comme à son habitude. Si des animaux avaient été tués, elle ne voyait pas qui d'autre pourrait lui en parler. Les propos de Yukino lui revinrent une nouvelle fois en tête. Confiance? Non, il n'était pas question de ça. L'enquêteuse avait simplement la curieuse impression que malgré sa personnalité sauvage, Natsuki Kuga n'était pas taillée pour le meurtre. Peut-être que Yukino l'avait sentie elle aussi le jour où elle avait rencontré le trappeur. Il suffisait de voir la façon dont elle se comportait en présence d'Alyssa, quand elle pensait que personne ne la regardait.
Ou peut-être était-ce simplement que Shizuru savait être une excellente menteuse et pouvait reconnaître ce talent chez les autres. Les yeux de Natsuki Kuga ne mentaient pas.
Et son chien, ou quoi que cette chose ait pu être, avait l'air nettement moins nerveux que la première fois qu'elle l'avait vu. Ce qui la rassurait.
Alors, plutôt que de dire catégoriquement non comme elle l'aurait fait en temps normal, Shizuru ne fit que croiser les bras et jeter un regard sceptique au couple qui lui faisait face. « Ara, si Natsuki accepte de monter dans une voiture et que Duran ne met pas de la neige partout, pourquoi pas », s'entendit-elle dire avec la fausse amabilité qui était la sienne et que tout le monde prenait pour de la véritable gentillesse.
Le regard noir que lui lança Natsuki la fit mentalement changer d'avis. Peut-être pas tout le monde.
Quinze minutes plus tard, Shizuru s'engouffrait dans sa voiture après avoir invité trois passagers supplémentaires à y entrer. Elle mit sa ceinture sans un mot et jeta un oeil dans le rétroviseur pour mieux aviser les trois comparses. Alyssa était tranquillement assise dans un coin de la banquette et regardait l'extérieur, les yeux dans le vague. À ses côtés, Duran s'étirait paresseusement, son énorme tête basculant sur les genoux de la fillette avec douceur. Le corps massif de la bête encombrait la totalité de l'habitacle. En voyant le gigantesque animal si proche de la petite blonde (il était plus grand qu'elle), Shizuru eut un mouvement de recul et sa main se crispa sur son arme avec appréhension.
Elle aurait préféré avoir Alyssa à l'avant avec elle plutôt que de la voir seule aux côtés de l'étrange bête.
Alors qu'elle expirait nerveusement du nez pour se calmer, une portière claqua et bientôt elle se rendit compte que Natsuki était assise sur le siège passager. À quelques centimètres d'elle à peine. Shizuru la détailla un instant, la main toujours posée sur son colt. Les bras croisés, la posture nonchalante et le regard fermement vissé sur le paysage moribond de la ville de Furano, Natsuki Kuga l'ignorait.
« Pourquoi est-ce que vous ne restez pas avec Duran à l'arrière? » demanda-t-elle en regardant à nouveau dans son rétroviseur pour constater que la fille blonde caressait machinalement le loup qui était allongé près d'elle en le grattant entre deux oreilles duveteuses.
« Il n'y a plus de place » répondit l'autre, laconique.
« J'aurais aimé av- »
Elle fut interrompue par un grognement agacé qui lui glaça le sang. La femme brune vrilla ses yeux dans les siens. « Elle ne risque rien, si c'est ce que vous voulez savoir. »
Shizuru pivota pour lui faire face, passablement irritée. Elle ne voulait pas prendre le risque, justement. Elle avait la sensation d'avoir pour mission la protection de la fillette. Cette protection qu'elle n'avait pas su donner lorsque John Smith s'était attaqué à sa famille. Cela ne faisait pas si longtemps. « Je ne peux pas vous croire sur parole, Natsuki. »
Le regard de la brune se durcit. « Commissaire, regardez-les », commanda-t-elle. Les deux femmes se toisèrent un long instant avant que Shizuru ne se décide à jeter un œil dans le rétroviseur pour la troisième fois.
Duran dormait. Alyssa souriait à la fenêtre en continuant de caresser cet énorme museau blanc. Le commissaire ne put s'empêcher de sourire. À côté d'elle, une voix rauque acheva de la convaincre de baisser sa garde. Juste un peu. « Il ne lui fera rien. »
Elle reporta son regard vers l'avant en silence et sa main s'arracha lentement de la crosse de son arme pour mettre le contact. La voiture démarra. Le silence était de plomb.
Ce ne fut que lorsqu'elle dépassa les dernières habitations et que la voiture vrombit en direction du serpent de forêt qui s'étirait le long du flanc de montagne que Shizuru se décida à briser la longue sarabande d'anges qui n'en finissaient pas de passer.
« Nous devons parler, Natsuki. »
La brune se tourna presque immédiatement vers elle, le visage impénétrable et les sourcils froncés. Elle n'avait pas mis sa ceinture. Shizuru jeta un œil alerte dans le rétroviseur pour vérifier que rien ne lui échappait avant de continuer. « On m'a dit que des animaux ont été tués dans la nuit. Deux. »
Natsuki décroisa les bras. Elle ne lui répondit rien.
« Vous êtes dans les bois la nuit, non? » poursuivit Shizuru sans se démonter. Elle savait que la jeune femme l'écoutait avec une grande attention malgré son mutisme. Elle attendait simplement de voir où le commissaire voulait aller. « Est-ce que quelque chose vous a paru suspect? »
« Vous me demandez ça à moi, commissaire? » répliqua Natsuki avec cynisme. « Ça vous arrive souvent de demander de l'aide à vos suspects? »
Shizuru ravala un sourire ironique et tenta d'endiguer son irritation pour ne pas déverser sa mauvaise humeur sur son interlocutrice. « Ara, oui » répondit-elle en tapotant tranquillement le cuir de son volant, « on dirait bien que c'est à vous que je le demande. Et non, ce n'est pas dans mes habitudes de faire confiance aux suspects. »
Pour toute réponse, Natsuki soupira en baissant la tête. « Pas maintenant. » finit-elle par lâcher.
« Ce n'est pas vous qui décidez quand je peux vous poser des questions, Natsuki. » répliqua Shizuru, les yeux fixés sur la route. Elles quittaient Furano.
La brune émit un grognement agacé. « Alyssa est avec nous. »
« Et alors? »
« Alors j'accepterai de discuter avec vous quand elle ne sera plus là. »
Shizuru se tourna brièvement vers elle, médusée. Quelle différence cela faisait-il, au juste? « Alyssa est sourde. » appuya-t-elle en redirigeant son regard vers l'avant. Peu importe si elle était là ou non. Ce n'était pas comme si elle pouvait comprendre de quoi elles parlaient.
Du coin de l'oeil, l'enquêteuse remarqua un détail intéressant. Elle avala de travers et fit comme si elle n'avait rien remarqué. Les cheveux à l'arrière de la nuque de Natsuki s'étaient hérissés en l'entendant parler et bientôt cette dernière se tournait franchement vers elle en lui lançant un regard acéré. « Et alors? » cracha-t-elle, « Ce n'est pas une statue de cire! Elle est là, un point c'est tout. On se fiche bien de savoir si elle vous entend ou pas, commissaire! »
Shizuru leva les bras en signe de défense, un petit sourire bravache au coin des lèvres. « Ara, d'accord, d'accord, je suis désolée d'être aussi sensible qu'une bûche, mademoiselle Kuga, veuillez m'excuser pour ce comportement intolérable de la part d'un représentant de la loi. » Elle reposa ses mains sur le volant lorsqu'elle vit que la voiture ne suivrait pas la route toute seule. « C'est inadmissible. Je propose que nous nous rejoignions dans dix jours pour prendre le thé? Vert ou noir? Ara, vous avez peut-être autre chose de prévu, quelle imbécile je fais! »
Natsuki Kuga lui lança un regard froid. « Regardez votre route. »
« Je le savais, vous n'êtes pas là dans dix jours » répliqua l'autre avec une moue déçue. « Comment vais-je faire, j'ai moi-même un emploi du temps tellement chargé, ça risque d'être vraiment difficile. » Elle lâcha un soupir faux.
Un grondement sourd s'éleva dans l'habitacle. La brune lâcha un grognement féroce dans sa direction. « Vous êtes puérile commissaire. » Shizuru se formalisa à peine de la violence avec laquelle ces mots avaient été lâchés. Elle avait vu bien pire qu'une femme en colère, aussi sauvage soit-elle. Des femmes, elles en avaient vu qui l'avait traumatisée. Que ce soit des vieilles femmes noyées dans des baignoires remplies de sang ou des jeunes filles déchiquetées dans une ruelle sordide de Tokyo. Des inconnues pour la plupart, des amies pour quelques-unes. Natsuki Kuga, aussi intrigante soit-elle, aussi hargneuse et mystérieuse qu'elle puisse paraître, n'allait pas lui apprendre à faire la grimace.
Ça non. Il en fallait plus pour l'effrayer.
L'attaque verbale de la jeune femme eut simplement pour effet de lui faire perdre son humour. Toute plaisanterie oubliée, Shizuru serra le volant, le visage impassible. Lorsqu'elle répondit, sa voix claqua.
« Non mademoiselle Kuga, c'est vous qui ne comprenez pas la situation dans laquelle vous vous trouvez. »
Cette dernière lui lança un regard noir. « Et quelle est ma situation? »
Shizuru tapota son volant du bout de ses doigts gantés. « Votre situation, c'est que je veux vous interroger » dit-elle froidement. Elle aussi pouvait jouer la carte de l'intimidation. « Je le fais quand je veux, où je veux, en présence de qui je veux. Si ça ne vous convient pas, ce n'est pas mon problème, c'est celui du commissariat de Furano. Je suis assez claire? »
Son interlocutrice blêmit et serra la mâchoire. Le genre de détail qui ne peut pas vous échapper lorsque vous êtes un peu attentif. « Vous n'avez pas le droit de me mettre en garde à vue. »
« Je suis commissaire et je suis en charge de cette affaire. J'ai tous les droits. » Et surtout beaucoup d'amis. Haruka lui ferait cette faveur avec grand plaisir.
Il y eut quelques secondes de silence que Shizuru décida de mettre à profit pour se garer sur le bas-côté. Elles arrivaient déjà à Osomura. Natsuki lui lança un regard d'incompréhension et sembla oublier la conversation houleuse qui venait d'être interrompue -et qui n'avait pas eu l'air de l'impressionner plus que ça, finalement- pour se focaliser sur l'instant présent. Shizuru la sentit se tendre imperceptiblement sur son siège. « Il y a un problème? »
« Je ne peux pas entrer à Osomura si vous et Duran êtes dans la voiture. » répondit simplement le commissaire en regardant autour d'elle pour s'assurer que les pins les masquaient suffisamment. « Mai me tuerait si elle apprenait que je vous ai laissé rencontrer Alyssa. »
La jeune femme fronça les sourcils. « Vous m'avez laissée? »
« Bien sûr, vous ne croyez tout de même pas que vous étiez la seule à attendre! » s'exclama-t-elle en levant les yeux au ciel. Lorsqu'elle les reposa sur son interlocutrice, cette dernière la regardait avec nettement moins de morgue que quelques minutes auparavant.
Elles se toisèrent encore sans ciller.
Finalement, Shizuru fit un geste en direction de la portière. « Vous sortez, oui ou non? »
Natsuki détacha son regard d'elle pour le reporter sur la poignée de la porte. Elle semblait hésiter. Elle soupira et baissa la tête en se massant le crâne. « Je n'ai rien vu » lâcha-t-elle, « j'ai entendu les hurlements des bêtes, mais ils étaient trop éloignés, je n'ai pas pu arriver à temps. Ils ont été mordus, comme tous les autres. »
Le silence retomba. Shizuru le brisa calmement, les yeux devant elle.
« C'est mauvais. »
L'autre hocha la tête, ailleurs. « Oui. Il va se montrer. »
« Il? »
« Le vampire. »
Le commissaire en perdit ses mots. Pourquoi fallait-il que tout le monde soit à moitié fou, à Osomura? On se le demandait tous. Elle soupira sans répondre et se contenta de réitérer son geste en direction de la porte. « Bon, aller, sortez avant que Mai ne se persuade que j'ai kidnappé sa fille. »
Et juste comme ça, Natsuki Kuga sortit. La porte claqua et quelques secondes plus tard, elle vit dans son rétroviseur Duran se redresser et sortir à son tour. Alyssa lâcha un petit cri enjoué en le voyant faire et fit un geste d'au revoir lorsque la brune referma la portière derrière la bête. Shizuru s'étonna de voir que la petite fille ne semblait pas trouver étrange que la voiture soit garée à l'entrée de son village et que l'une des deux femmes qui l'accompagnaient sorte pour prendre la direction inverse de celle où elles allaient.
Ce n'est pas une statue de cire, songea-t-elle. C'était sans doute vrai. Peut-être était-elle parvenue à comprendre certains aspects de la conversation malgré son handicap.
Au moment où elle enleva son frein à main pour reprendre sa route, elle sentit que quelque chose lui échappait. Elle s'immobilisa à nouveau, incertaine. Que pouvait-elle bien oublier, à cet instant?
Un ange passa.
Elle jura et se dépêcha de sortir de l'automobile. « Natsuki! » cria-t-elle en regardant le dos de la jeune femme, qui s'éloignait déjà en marchant tranquillement. « Nous devons parler! C'est un ordre! »
Elle vit la main de la jeune femme se lever en signe de compréhension. Elle ne se retourna pas, ne dit rien, comme si elle avait déjà utilisé trop de mots en trop peu de temps.
Shizuru soupira en s'engouffrant à nouveau dans son véhicule. Il ne lui restait plus qu'à espérer que le trappeur n'en ferait pas qu'à sa tête.
____________________ _____
La maison des Yumemiya était une large bâtisse de pierres blanches. La neige qui recouvrait le toit d'ardoises tombait de temps à autre sur les pavés, où elle s'accumulait et formait à présent des monticules d'un mètre de haut.
La porte d'entrée de la maison donnait sur une petite ruelle un peu glauque. Elle était déserte en ce froid début d'après-midi, la plupart des habitants étant partis à Furano ou ailleurs pour travailler. Shizuru avait attendu un moment avant d'oser s'y aventurer. À présent seule, elle regardait d'un œil critique la maison de pierres qui lui faisait face en se demandant si ce qu'elle s'apprêtait à faire n'allait pas lui valoir quelques remontrances de la part de Haruka. Elle haussa finalement les épaules, une moue ennuyée sur les lèvres à cette pensée. Il valait sans doute mieux ne pas en parler du tout au commissaire de Furano.
Chaque commissaire avait ses propres méthodes, après tout, et la blonde devait être l'une des rares, si ce n'était la seule, à avoir trop de conscience morale pour bannir de son champ d'action certaines initiatives. Shizuru ne faisait pas partie de ceux-là. Aussi, la perspective d'entrer par effraction dans la maison des Yumemiya ne lui semblait pas plus immorale que de transporter une arme de service sous son manteau.
C'était Takeda lui-même qui lui avait appris à crocheter des serrures, « au cas où » selon ses propres mots, dès lors que c'était utile et justifié. Shizuru avait un petit peu élargi le concept. Un petit peu. En effet, si elle ne pouvait pas en être certaine avant d'entrer, il était possible que cette initiative lui soit utile. Peut-être. Mais on n'allait quand même pas chipoter sur ce détail, n'est-ce pas?
Elle jeta un dernier coup d'œil circulaire pour s'assurer qu'elle était bien seule et que personne ne la regardait depuis l'intérieur de l'une des maisons voisines. Elle ne voulait pas prendre le risque d'être vue par une Mashiro-bis, elle avait bien d'autres choses à faire que d'avoir à s'en préoccuper.
Elle prit une grande inspiration et s'approcha de la porte d'entrée. Cette dernière avait été dégagée de toute la neige accumulée pendant la nuit. Le cliquetis des crochets qui s'entrechoquent lorsqu'elle sortit son trousseau de son sac fit écho dans la ruelle. Quelques secondes plus tard, elle était penchée vers la serrure, à jeter des regards furtifs sur les côtés, occupée à soulever le verrou.
Au bout d'un cours instant, il y eut un petit claquement et elle se redressa en expirant doucement. Elle avait toujours été douée pour crocheter les serrures. Mais à part Takeda -qui était lui-même un remarquable crocheteur- personne n'en avait la moindre idée.
Elle posa la main sur la poignée de la porte et l'actionna.
La porte s'ouvrit. Le bruit était feutré. Discret. Elle sourit. Entra et referma la porte derrière elle. Lorsqu'elle eut achevé de remettre le verrou en place -c'était toujours beaucoup plus difficile de reverrouiller une porte que de la déverrouiller-, elle se tourna vers l'intérieur de la pièce où elle venait de mettre les pieds.
Elle était curieuse de savoir ce qui pouvait bien préoccuper les Yumemiya au point de refuser de parler à la police. Nul doute qu'ils avaient beaucoup de choses à cacher.
L'entrée était presque aussi glauque que la ruelle, songea-t-elle en fronçant les sourcils alors que ses yeux voyageaient dans la pièce. C'était curieux. Le papier peint vert pâle des murs était semblait bien entretenu, mais c'étaient les marques laissées par des tableaux récemment retirés qui accrochèrent l'attention du détective. C'était étrange.
Il y avait deux portes au fond de la pièce, qui était simplement habitée par une table surmontée d'un pot de fleurs vide, et deux sur chaque côté. Elles étaient toutes fermées. Sur la gauche, un escalier montait à l'étage. La jeune femme choisit la porte de droite et l'ouvrit avec précaution. Elle avait gardé ses gants. On n'était jamais trop prudent.
Elle se retrouva dans la cuisine. C'était une grande pièce, sans doute fallait-il bien cela pour accueillir une famille de quatre personnes. Elle imagina Rena et Raki assis autour de la table qui se trouvait au centre de la pièce, accompagnés de Shiro et Arika, qu'elle n'avait pas encore eu l'occasion de voir et dont elle ignorait encore l'apparence.
Elle déambula dans la pièce un instant, remarqua qu'elle était impeccablement rangée et que seules quelques assiettes propres trainaient près de l'évier. Elle ouvra quelques tiroirs, un à par un, histoire de s'assurer qu'elle ne passait pas à côté de quelque chose d'important.
Elle fut surprise lorsqu'elle ouvrit les placards. Les Yumemiya étaient quatre. C'était une famille relativement nombreuse. Il y avait parmi eux deux enfants, et les enfants avaient tendances à beaucoup manger, non? Les placards étaient loin d'être vides, mais pas non plus assez pleins pour faire vivre une telle famille pendant très longtemps. Soit les Yumemiya avaient l'intention de faire les courses dans peu de temps, soit elle avait un énorme problème à gérer.
Lorsqu'elle sortit de la cuisine, elle pivota sur le côté pour ouvrir l'une des portes qui se trouvaient au fond du hall d'entrée. Le bruit des talons de ses bottes était étouffé par la moquette.
La pièce qu'elle découvrit derrière cette porte était immense. Shizuru fit quelques pas à l'intérieur. Il y avait beaucoup de meubles, dans cette pièce. C'était ce à quoi on pouvait croire si l'on supposait que tous les objets qui se trouvaient sous la mer de voiles blancs étaient bien des meubles et pas autre chose. Shizuru se faufila entre eux en ayant l'impression de perturber une procession de fantômes.
Au centre de la pièce, elle crut reconnaître une forme familière sous l'épaisseur de la toile. Elle s'approcha d'elle avec curiosité, presque avec impatience. Lorsqu'elle posa les mains sur lui, elle sourit.
La famille Fujino était une véritable dynastie. Tisserands de génie qui avaient fait fortune pendant l'ère Meiji, ils aimaient faire croire qu'ils faisaient partie d'une branche éloignée de la famille de l'empereur lui-même. Le fait était plutôt qu'ils étaient de simples bourgeois, trop fiers sans doute, et un peu trop pédants pour leur propre bien.
Ainsi, toutes les femmes nées Fujino se devaient de savoir jouer du piano. À la perfection. Ce n'était pas une possibilité, c'était une obligation. Lorsqu'elle était enfant, ses parents avaient commencé à lui expliquer l'importance de cet héritage familial. Shizuru s'était alors demandée pourquoi il fallait que ce soit les femmes qui jouent du piano et pas les hommes, pourquoi il fallait qu'elle apprenne à jouer de cet instrument-ci plutôt que d'aller souffler dans une trompette, et pourquoi il fallait toujours dire « mère » et « monsieur » plutôt que papa et maman. La vérité, elle l'apprendrait plus tard, était que la famille Fujino, pour faire simple, était profondément arriérée.
Finalement, Shizuru avait eu l'honneur d'apprendre le piano avec l'un des plus grands pianistes du moment. Le vieil homme avait vite abandonné l'idée de lui enseigner quoique ce soit, tant il était évident qu'elle ne saurait jamais aligner deux accords sans faire d'ignobles fausses notes -elle s'y entrainait- qui faisaient se hérisser sur son crâne ses cheveux gominés. Monsieur et madame Fujino en avaient été profondément déçus et ne l'avaient plus jamais regardée comme avant. Il était toujours difficile de se rendre compte que son enfant prodige n'était en réalité qu'un enfant tout court.
En regardant la forme cachée du piano à queue dans cette pièce inondée de fantômes, Shizuru repensait à cette merveilleuse enfance, car elle l'avait été, et à cette fierté si particulière qu'elle avait hérité de sa mère.
Elle fit demi-tour et entreprit de revenir vers la porte qui donnait sur le hall d'entrée. Il était assez amusant de penser que lorsqu'elle avait réussi à gagner une relative indépendance, la première chose qu'elle avait faite avait été de s'acheter une trompette. Elle jouait pitoyablement mal.
Elle soupira en avançant vers la troisième porte, qu'elle ouvrit avec entrain. C'était une salle de bain. Elle hésita à entrer lorsque ses yeux tombèrent sur une baignoire autour de laquelle tombait un rideau transparent sur lequel flottaient des bateaux bleus et des poissons rouges. C'était une salle de bain ordinaire.
Son cœur rata un battement. Elle fit deux pas en arrière et referma la porte en silence.
Elle n'aimait pas ce genre de salle de bain.
Derrière la dernière porte, celle qui était la plus proche des escaliers, se cachait une bibliothèque. Cette dernière semblait également faire office de salon. Des fauteuils étaient avachis autour d'une table basse en bois sombre. Tout autour d'eux, des étagères parcouraient les murs.
La pièce était grande.
Certaines étagères étaient encore remplies de livres, d'autres avaient déjà été vidées.
Shizuru médita un instant sur les possibilités qui s'offraient à elle. Les Yumemiya s'apprêtaient visiblement à partir, et ils ne souhaitaient apparemment pas prendre le temps de déménager tranquillement puisqu'ils laissaient derrière eux la quasi-totalité de leurs meubles.
Il fallait maintenant comprendre pourquoi. Elle s'assit dans l'un des fauteuils et croisa les jambes en tapotant les accoudoirs du bout des doigts. Il était probable que la petite famille se sentait menacée, mais toutes les personnes vivant à Osomura étaient tendues et aux aguets depuis des semaines.
Depuis qu'elle était arrivée, pas une seule fois elle n'avait entendu parler d'exil. Personne n'était prêt à partir. Tout le monde avait peur, mais tout le monde restait. Alors, en quoi la situation des Yumemiya était-elle différente? Avaient-ils plus de raison que les autres de craindre pour leurs vies ou étaient-ils simplement les plus peureux d'entre eux ? Le fait d'avoir des enfants les poussait-il à partir dans le souci de mettre leur descendance à l'abri?
Mais alors, pourquoi s'apprêter à partir en secret? Avaient-ils l'impression d'être épiés? Fallait-il donc qu'ils ne fassent confiance à personne et qu'ils s'enfuient comme des voleurs au milieu de la nuit?
Alors qu'elle s'interrogeait sur ces questions, ses pensées furent interrompues par le craquement du plafond au-dessus d'elle. Elle se figea. Arrêta de respirer un instant. Écouta.
Pendant un instant, le silence fut assourdissant. Et puis, juste comme ça, des petits bruits sourds et réguliers se firent entendre depuis le premier étage. On marchait au-dessus d'elle.
Elle n'était pas la seule à être entrée.
Sa respiration se débloqua et reprit calmement sa course. Sans précipitation. Elle se leva lentement. Tranquillement. Lorsqu'elle se fut complètement redressée, elle resta immobile au centre de la bibliothèque pendant quelques secondes. Les yeux rivés sur le plafond, elle leva la main doucement jusqu'à agripper le colt qui se trouvait à sa ceinture. Elle inspira profondément.
Avait-elle seulement une chance de parvenir jusqu'à cette pièce, deux mètres à peine au-dessus d'elle, sans se faire entendre?
Elle commença à marcher vers la sortie. Elle avait de la chance. Elle n'avait pas refermé la porte derrière elle en entrant. Ses pas étaient mesurés, étouffés par la moquette qui tapissait le sol de la bibliothèque. Elle dégaina.
Lorsqu'elle entra à nouveau dans le hall d'entrée, elle pivota sur la gauche pour se figer presque immédiatement.
Une enquête était une succession d'instants. Certains d'entre eux étaient importants, d'autres étaient résiduels. Il fallait savoir saisir et s'en approprier certains. Mais aussi savoir en laisser filer d'autres. Il y avait des instants que l'on ne pouvait pas s'approprier, des moments que l'on était voué à rater, qui se faufilaient entre nos doigts comme l'eau qui s'écoulait d'une fontaine.
Shizuru appelait cela le destin. Aussi, la personne qui se trouvait dans cette pièce au premier étage, si proche, était très certainement l'une des pièces les plus importantes du puzzle qu'elle avait à reconstituer. C'était peut-être même lui, qui venait de pénétrer dans cette maison qu'il pensait vide. Pourtant, Shizuru se résolut à perdre cet instant au moment où ses yeux se posèrent sur les escaliers de bois qui menaient à l'étage. Peut-être parce que ce n'était pas le bon moment. Peut-être simplement parce qu'elle n'avait pas de bol. Elle ferma les yeux en songeant que si elle avait été plus rapide et qu'elle avait déjà commencé à fouiller les pièces qui se trouvaient à l'étage l'affaire qu'elle était en train de couvrir serait peut-être en passe d'être terminée.
Mais puisqu'elle était au rez-de-chaussée, puisqu'elle avait décidé de caresser un piano quelques minutes auparavant et de s'asseoir dans un fauteuil quelques secondes, elle venait de perdre un précieux instant.
Ses yeux se posèrent sur la rambarde des escaliers, sur les marches en acajou, sur les rainures du vieux bois de la rampe. Il était impossible de monter ces escaliers sans que chacune de leurs marches ne craque sous ses pas.
Elle ne serait jamais assez discrète, elle n'avait aucune chance.
Il allait s'enfuir au moment même où elle commencerait son ascension.
Elle soupira bruyamment. Réajusta sa prise sur son arme. S'élança dans les escaliers comme une furie. Toutes les marches grincèrent. Elle n'en était pas surprise. Les escaliers du manoir où résidait sa famille étaient tous en vieil acajou. Quelques secondes plus tard, elle était au premier étage et s'élançait dans le couloir de gauche afin de rejoindre la petite aile latérale qui la mènerait à la pièce qu'elle recherchait.
Et là horreur. Il y avait non pas une mais trois pièces. Elle vit alors ses dernières chances s'envoler. La première porte s'ouvrit avec fracas. Elle regarda à peine ce qu'il y avait derrière. Il n'était pas là, elle le savait. Elle jeta un œil dans la deuxième pièce -une chambre d'enfant- et courut vers la dernière, qu'elle ouvrit avec tant de force qu'elle claqua contre le mur.
C'était un bureau. Il n'était pas là. Il n'était plus là. La fenêtre était ouverte. Elle se précipita vers cette dernière en contournant rapidement le bureau sur lequel étaient étalés des dossiers qu'elle ne prit pas la peine de regarder.
Il n'y avait personne en bas. Il avait sauté du premier étage. Qui était assez fou pour sauter du premier étage?
Elle serra les dents. Rengaina rageusement son arme avant de refermer la fenêtre avec force. Elle n'aimait pas perdre. Il en avait toujours été ainsi. Elle voulait gagner. Toujours. Tout. Et plus encore. Et voilà qu'elle était tenue en échec par un homme assez fou pour se jeter par une fenêtre!
Elle prit une inspiration colérique et se retourna vers l'intérieur de la pièce. Le bureau était remarquablement rempli comparé aux autres pièces. Les étagères étaient occupées par d'épais dossiers, que l'on retrouvait sur le plan de travail et sur le sol.
C'était le bureau de Shiro Yumemiya.
Là, entre deux tasses vides et une liasse de feuilles manuscrites, Shizuru vit surgir le cadre d'une photographie de famille. Elle la saisit. C'était la première fois qu'elle les rencontrait. Tous les quatre. Le cliché datait déjà de quelques années. Raki était encore bébé. Fermement tenu par les bras de sa mère, il regardait l'objectif avec une curiosité et une fascination qui n'appartiennent qu'à ceux qui découvrent un objet pour la première fois. Rena et Shiro étaient côte-à-côte et souriaient tranquillement au photographe. Au premier plan, une fillette aux yeux bleus souriait à pleines dents.
Le petit cliché parfait de la parfaite petite famille, songea Shizuru avec un certain cynisme. On était loin des photos endimanchées de sa propre famille. |
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Titange Prophétesse kitch du Shoujo-Aï

Inscrit le: 29 Sep 2008 Messages: 522
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Briseglace Otome Corail

Inscrit le: 21 Mar 2009 Messages: 161 Localisation: Sur le toit.
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Posté le: Sam Sep 04, 2010 12:47 pm Sujet du message: |
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Bonjour!
Et non, ce n'est pas un chapitre, enfin, pas vraiment. J'ai décidé de revenir un petit peu dans le passé de Shizuru, histoire de donner quelques informations sur l'une des affaires dont elle a eu la charge à Tokyo. Il y a aussi pas mal de choses qui expliquent son comportement ^^. Voilà.
Et merci Miya pour la correction.
Titange, si j'étais toi je n'espérerais pas trop .
Le Rendez-vous des Princes
Interlude 1
Miyuki
Les bottes à talons rouges de Shizuru Fujino faisaient toujours un bruit d'enfer lorsqu'elle arrivait au commissariat et qu'elle se dirigeait vers son bureau. Les autres employés pouvaient reconnaître son pas depuis leurs postes respectifs, si caractéristique et agaçant. Ils pouvaient même déterminer son humeur, ce qu'il était impossible de faire en regardant son visage de tout temps plaisamment inexpressif.
Ainsi ce matin-là, lorsqu'ils l'entendirent arriver, ils se rendirent compte de deux choses. La première, c'était qu'elle était pressée. La seconde, qu'elle était énervée. Les bruits de talons étaient rapides et bien plus forts que d'habitude. C'était le pas qu'elle adoptait lorsqu'elle venait de se faire doubler.
Par l'un de ses collègues? Non. Ce genre de situation n'arrivait pas, c'était une hypothèse d'école. Shizuru Fujino ne se faisait jamais doubler par personne.
Sauf par John Smith. L'insaisissable John.
Comme il l'irritait, cet énergumène raffiné qui avait toujours sur elle une longueur d'avance et qui s'amusait à la faire tourner en rond pour mieux pouvoir se débarrasser de ses victimes, toujours méticuleusement choisies et pourtant si tristement hasardeuses.
Shizuru prit un virage serré et s'engouffra non pas dans son bureau mais dans celui de son supérieur, Takeda Masashi, qui lui avait demandé de venir le retrouver en urgence.
Il était quatre heures du matin. Elle avait réveillé Anh en se levant et cette dernière n'avait pas apprécié l'attention. Elle aurait aimé dire ou même prétendre qu'elle en avait quelque chose à faire, mais la triste vérité était qu'elle avait déjà tout oublié de ce détail insignifiant. La seule chose qui importait à cet instant, c'était qu'une fois encore, elle avait perdu.
Et John Smith avait une nouvelle fois gagné. En même temps, il était difficile de perdre à son propre jeu lorsque l'on se permettait de changer les règles au fur et à mesure. Shizuru ne pouvait pas changer les règles, elle, et ne pouvait pas non plus prévoir le moment où l'homme qu'elle poursuivait sans relâche depuis des mois déciderait de les transgresser.
La porte claqua contre le mur alors qu'elle entrait, furibonde. Takeda eut à peine le temps de se lever pour l'accueillir qu'elle le figeait déjà d'un cri de rage mal contrôlé. « Il avait dit qu'il frapperait dans le port! »
« Il n'a pas- »
Elle l'interrompit d'un claquement de langue irrité et pointa du doigt la carte de Tokyo accrochée au mur. « C'était dans le port, ça ne pouvait pas être ailleurs!! »
Le vieux commissaire leva les mains en signe d'apaisement. « Shizuru calme-toi, il- »
« Le port! » hurla-t-elle en faisant claquer sur ses pieds la chaise qui se trouvait en face d'elle. Comment aurait-elle pu deviner qu'il irait tuer quelqu'un près du quartier d'Ueno? Comment aurait-elle pu?! C'était impossible, il avait encore triché! Elle avait passé des jours et des nuits entières à la recherche de l'endroit où il irait, elle avait exclu un à un chaque fleuve, chaque cours d'eau, chaque lac pour être certaine qu'il s'agissait bien du port! Pas un seul quartier n'avait été négligé! Et elle était persuadée, non, elle était certaine qu'il ne pouvait pas s'agir du parc! Ça ne pouvait pas l'être!
John lui avait donné rendez-vous au bord de l'eau. Elle avait fait la liste de tous les endroits où il pourrait l'attendre et les avait exclus les uns après les autres. Le parc en question était celui où elle se promenait le plus souvent, évidemment qu'elle avait pensé à lui! Avant de l'exclure des recherches, comme tous les autres!
Face à elle, Takeda commençait également à perdre son calme et frappa son propre bureau du plat de la main. « Il n'a rien dit du tout, Shizuru », martela-t-il d'une voix forte, « c'est toi qui a cru qu'il parlait du port, rien de plus! »
La chaise, sur laquelle elle était toujours appuyée, fut claquée une nouvelle fois sur le sol avec colère. Comment osait-il?! Comment osait il ne serait-ce que croire qu'elle aie pu se méprendre, elle?! « Je n'ai pas cru, il parlait du port, j'en suis certaine, il- »
« Tu t'es trompée, ça n'est pas- »
Elle empoigna la chaise en hurlant. « Je. » Épela chaque mot. « Ne. » Avec rage. « Me. » La chaise claqua une nouvelle fois « Trompe. » Avant de valser dans la pièce avec force jusqu'à percuter une armoire de métal. « Jamais! »
Comme un coup de tonnerre.
La voix grave et profonde de Takeda Masashi rugie dans la petite pièce où ils se trouvaient. « Tu ne te trompes peut-être jamais, mais cette femme est morte et nous n'avions aucune chance de la sauver parce que toutes nos forces, toutes, étaient stationnées sur le port sur ton ordre! »
« Je ne- »
« Il faudrait que tu acceptes de perdre, Shizuru », s'emporta-t-il, « parce que si tu crois que ton métier n'est fait que de victoires alors tu vas droit dans le mur! » Il plaqua avec fracas ses deux mains sur le bureau. « Réveille-toi! Nous ne gagnons jamais! Tu perdras toujours! » Il frappa du poing une dernière fois et Shizuru ferma les yeux en entendant le tonnerre gronder. « Alors perds, perds et apprends! »
Elle pâlit. Plia. La tempête qui rugissait en elle se calma alors même qu'elle observait le vieux lion qui lui faisait face. Il la regardait avec bienveillance malgré la dureté de ses paroles. Avec la compassion de ceux qui comprennent.
La réalisation la frappa comme un mur de briques.
Elle s'était trompée. Elle s'était trompée et une femme était morte. Elle s'était trompée mais ça n'était même pas de sa faute. Il avait triché, encore. Elle n'avait pas eu d'autre possibilité que celle d'échouer.
Elle n'avait pas eu la moindre chance.
Elle se vit récupérer la chaise abandonnée contre l'armoire de métal noire et s'y asseoir sans autre forme de cérémonie. Ses mains vinrent agripper ses cheveux et, la tête baissée, Shizuru Fujino ne dit plus rien. Le silence tomba.
Elle entendit Takeda, son mentor, celui qui continuait chaque jour de lui apprendre son métier, marcher vers elle. Elle sentit ensuite le poids de ses mains calleuses sur ses épaules lorsqu'il se pencha vers elle et sa voix grave lui murmurer des paroles d'apaisement.
« Tu sais que tu finiras par y parvenir, mais il te faut du temps, même à toi, pour te mettre dans sa peau et comprendre comment il fonctionne. Ce n'est pas un Nagi Homura, Shizuru. »
Oh non, John Smith n'était pas un Nagi Homura. Le tueur de grands-mères était fou, mais il avait l'esprit aussi logique qu'une calculatrice. Shizuru avait même pensé lors de sa traque que c'était un individu grossier, dont les meurtres manquaient singulièrement d'innovation. Mais John Smith était une autre sorte de folie. Il n'y avait pas de logique, les règles qu'il fixait n'étaient là que pour être mises de côté, il était l'incarnation même de l'imprévisible.
Shizuru était trop logique. Trop perspicace, trop cartésienne.
Elle ne parvenait pas à le suivre, lui et ses jeux qui n'avaient pas de sens.
« Elle avait de la famille? » murmura-t-elle d'une voix blanche après quelques minutes de silence.
Takeda se redressa. « Une fille. »
« Comment s'appelle-t-elle? »
« Miyuki. Saito. Elle est ici. »
« Vous voulez que j'aille la voir. »
« Oui. » Elle se leva et sortit calmement du bureau en faisant mine de ne pas remarquer les visages pâles et terrifiés des autres employés. Impassible, elle avança vers le fond du commissariat, là où étaient accueillies les familles des victimes. Le pas sûr, le visage digne. Elle reconnaissait le bruit des chaussures de Takeda derrière elle, il la suivait.
Ils traversèrent un couloir. Un autre. Arrivèrent devant la vitre qui séparait le couloir de la pièce où la fille devait se trouver.
Shizuru serra les dents. Une adolescente était assise là. Sur un canapé, près d'une machine à café. En dessous d'une télévision allumée, face à une table basse parsemée de magazines sans intérêt. Elle avait encore sur le dos son pyjama bleu, ses cheveux noirs étaient noués en une queue de cheval qui roulait sur son épaule et descendait le long de son dos. Les yeux bleus rougis par les larmes, elle se tenait droite, le regard vide.
Ailleurs.
Shizuru ne parvint pas à détacher son regard d'elle. « Quel âge a-t-elle? »
« Douze ans », répondit calmement son mentor à ses côtés, les yeux rivés sur la collégienne avec inquiétude.
Douze ans, et déjà seule au monde.
Non, pensa Shizuru en posant sa main contre la vitre, pas seule au monde. Elle le décida en un instant. Elle ne laisserait pas cette fillette seule. Jamais. Où qu'elle soit, quoi qu'elle fasse. Elle serait là.
Elle veillerait. Elle le promettait.
____________________ _____
La maison des Saito était située dans un lotissement. Petite, les murs blancs, recouverte d'un toit de tuiles brunes banales, elle faisait profil bas lorsque Shizuru lui fit face. Aux côtés de la jeune femme, une adolescente aux cheveux bruns regardait son ancienne maison avec désarroi. Derrière elles, un couple de cinquantenaires sortait quelques cartons du coffre de leur voiture.
Miyuki ne pouvait plus vivre dans la maison où sa mère venait de se faire assassiner. La fille allait vivre chez son oncle et sa tante. Solidarité familiale. Après avoir passé plusieurs semaines chez eux en refusant de remettre un pied dans son ancienne chambre, l'adolescente s'était laissée convaincre d'aller récupérer ses affaires par Shizuru elle-même.
Le commissaire avait tenu parole. Il ne s'était pas passé une seule journée sans qu'elle ne prenne des nouvelles de la jeune fille. Elles se voyaient souvent. Miyuki Saito semblait l'avoir adoptée et apprécier sa compagnie.
Alors qu'elles avançaient lentement vers la petite maison blanche, elle sentit la petite brune se tendre et ralentir le pas.
Elle s'arrêta pour la détailler, inquiète. « Miyuki? »
« Vous restez avec moi, n'est-ce pas? » demanda la fille, les yeux recouverts d'un voile de peur et le visage blême.
Shizuru posa une main rassurante sur son épaule et reporta son regard vers la porte d'entrée, quelques mètres plus loin, qui les attendait, moqueuse. « Oui. »
Quelques secondes plus tard, l'oncle de la jeune fille les dépassait, visiblement mal à l'aise. « On y va? » demanda-t-il, pressé.
Shizuru sourit légèrement et pressa un instant l'épaule de sa protégée. « On y va. »
Une demi-heure plus tard, Shizuru observait distraitement les trois derniers membres de la famille Saito ranger méticuleusement dans des cartons bruns vêtements, babioles et couvertures. La chambre était petite. Les murs étaient bleu ciel, la couette du lit était bleu nuit.
Shizuru se souvenait de la couleur du pyjama dans lequel elle avait rencontré Miyuki pour la première fois. Avec le temps, la petite fille horrifiée avait laissé place à une adolescente mélancolique et le commissaire attendait avec impatience le jour où elle la verrait sourire à nouveau.
Car il viendrait, ce jour, n'est-ce pas? Elle se demandait parfois à quoi Miyuki Saito ressemblait avant. Avant.
John Smith savait se servir d'un revolver. La mère de la jeune fille n'avait pas eu l'ombre d'une chance. Il tirait toujours avec une précision glaciale. Elle se demandait même s'il ne tirait pas mieux qu'elle. Mais non. C'était tout simplement impossible.
Elle décrocha un cadre dans lequel se trouvait une photo de famille souriante et le tendit à la tante pour que cette dernière la mette dans un carton. Avec les autres souvenirs. Ses yeux voyagèrent jusqu'à sa protégée, qui semblait se demander si récupérer la totalité de ses livres était nécessaire.
Ils auraient tout le temps de terminer de tout déménager plus tard. Ce qu'il restait serait vendu.
Du coin de l'œil, Shizuru vit l'oncle hésiter à lâcher une maquette de bateau dans le carton qu'il avait face à lui. Après quelques secondes, il haussa les épaules et rangea l'objet sans un mot.
Déjà, les yeux du commissaire regardaient ailleurs. Il ne s'agissait que d'un bateau. Un objet sans importance.
Elle reporta son attention sur son propre carton.
Elle avait déjà oublié le bateau.
Qui n'était qu'un détail insignifiant.
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Elle arrivait trop tard. Lorsqu'elle pénétra dans le parking souterrain, une armada de policiers sur ses talons, l'homme était déjà mort.
Il était deux heures trente du matin. Elle avait presque une demi-heure de retard.
Elle avait trouvé le bon endroit après trois essais, elle n'avait pas été assez rapide. Elle avait perdu, encore. Elle perdait toujours.
Elle l'observa, gisant paisiblement près de sa voiture, une balle délicatement logée dans le crâne. Déjà, elle voyait ses collègues s'agiter autour d'elle, appeler le légiste, préparer la scène pour sécuriser la zone.
Elle restait là, à le regarder lui. Soudain, alors qu'elle désespérait de trouver ce qu'elle cherchait, un éclat de rouge attira son regard.
L'homme avait les ongles vernis. Elle venait de trouver le premier d'une longue série de jalons.
Satisfaite, elle se détourna et quitta le parking sans un mot.
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« Shizuru! »
Le jeune commissaire sourit effrontément en voyant courir vers elle la collégienne qu'elle attendait depuis quelques minutes à l'entrée du campus en fleur.
Le mois de mai. La ville avait enfilé une robe de couleurs chaudes, la brise était douce. Les collégiens avaient délaissé leurs manteaux d'hiver depuis longtemps et leurs gilets avaient suivi peu de temps après. Les uniformes toujours impeccables, ils se promenaient tranquillement dans les jardins qui bordaient le collège privé où ils se trouvaient ou se dirigeaient avec bonne humeur jusqu'à la sortie.
La robe d'été mauve de Shizuru flottait doucement autour d'elle, ses cheveux s'étaient décoiffés à force de rester dos au vent, elle était bien. Comme elle était d'une nature patiente, elle ne fit pas un seul pas pour rejoindre Miyuki Saito, qui s'était arrêtée de courir et qui trottinait à présent vers elle avec empressement.
« Shizuru », répéta-t-elle en arrivant à la hauteur de la jeune femme avant de reprendre son souffle, les mains sur les genoux, « vous- », et de respirer encore une fois, « vous êtes venue. »
« Ara, je t'avais dit que je viendrais te chercher, non? » répliqua paisiblement l'autre en remettant sa coiffure en place. La petite brune lui fit un grand sourire en se redressant, l'uniforme tout aussi impeccable que si elle n'avait pas couru quelques secondes plus tôt.
Comme elle aimait ce sourire.
« Avec votre travail, je pensais que vous ne pourriez pas venir », dit-elle simplement.
Shizuru lui fit un clin d'œil et replaça son sac à main convenablement sur son épaule. « Je vais finir par penser que tu ne voulais pas me voir, toi. »
Miyuki ne répondit pas et empoigna son sac de cours en lui souriant. Elles commencèrent à marcher le long de la route bordée d'arbres fleuris en silence.
« Où est-ce qu'on va, alors? » demanda finalement la fille, plus curieuse que jamais.
« Ara, où est-ce que Miyuki veut aller? »
Les yeux de la brune scintillèrent. « Quoi? » s'exclama-t-elle en se retenant visiblement de sautiller sur place, « C'est moi qui choisis? »
« Oui, mais décide-toi vite avant que je ne change d'avis » répliqua le commissaire avec bonne humeur. Le soleil, elle aimait le soleil. Elle aimait le mois de mai. Elle aimait se promener. Miyuki pouvait bien l'emmener où elle le souhaitait, ça n'avait pas d'importance.
Strictement aucune.
Une voix excitée la tira de sa rêverie passagère. « On peut aller à la mer? »
Shizuru cligna des yeux. La mer telle qu'elle l'envisageait, sans cargos ni containers, ça n'était pas si proche.
Elle soupira, défaite. Sans un mot, elle tira de son sac à main ses clés de voiture et compta mentalement le nombre de litres d'essence qui lui restaient. La mer? Pourquoi pas. Elle entendit un cri de victoire à ses côtés et son sourire s'agrandit lorsque Miyuki recommença à courir vers la voiture stationnée un peu plus loin.
En route.
____________________ _____
Shizuru Fujino était stressée.
John Smith lui avait donné rendez-vous.
Oh non. Il ne lui avait pas envoyé un morceau de papier ou une lettre sur laquelle il était écrit « Rendez-vous sur les quais à minuit », non. Il ne lui avait pas non plus passé de coup de fil ni ne lui avait envoyé de mail. John Smith n'était pas de ceux qui parlaient franchement. Il ne lui avait pas dit « Demain, je tuerai un mendiant sur les rives du Sumida, arrête-moi si tu peux » et n'avait pas gribouillé son message sur un mur avec le sang de sa dernière victime.
Qu'on se le dise, John Smith avait un peu plus de classe que cela. Alors Shizuru Fujino était stressée, parce qu'elle savait qu'il y avait une chance, une infime chance. Une chance qu'elle se soit trompée. Que la victime ne soit pas sur les quais, qu'elle ait mal interprété les indices que l'homme qu'elle poursuivait se plaisait à lui envoyer de temps à autre.
L'énigme qu'il lui avait donnée cette fois-ci l'avait déconcertée. Du moins plus que d'habitude. Comme cette fois-là, il s'agissait d'eau. D'eau, et de bateaux. Tout la menait encore une fois au port. Mais elle savait se méfier. S'il avait encore changé les règles, alors il était capable de frapper dans un endroit qui n'avait rien à voir avec l'énigme en question. Ou presque. Il y avait toujours un lien, même infime.
Il lui laissait toujours ce petit détail qui suffisait à la faire culpabiliser lorsqu'elle se trompait. Pour qu'elle puisse se dire qu'elle aurait quand même eu une minuscule chance de trouver. C'était arrivé, plusieurs fois déjà. Qu'elle se trompe.
Ils jouaient tous les deux. Il faisait des jeux de pistes, il aimait ça. Elle, elle suivait la piste, récoltait les indices qu'il lui donnait au fur et à mesure. Cela pouvait être n'importe quoi. Elle ne serait pas étonnée un jour d'avoir à faire attention à la position d'une boite de conserve dans un rayon de supermarché. Au bout d'un moment arrivait la dernière indication. La dernière avant le meurtre. Celle qui donnait la localisation exacte de l'endroit où John frapperait. L'indice final pouvait être le troisième comme le quarante-deuxième. Il n'y avait pas de limite au nombre qu'il pouvait lui donner avant de tuer à nouveau.
Elle devait deviner lequel était le dernier. Les premières fois, elle passait complètement à côté. Mais elle avait appris à regarder. À savoir.
Cet indice. Celui qui était toujours biaisé. Pour être certain qu'elle ne trouverait pas. Il était fou, mais il tenait à sa tête.
Alors oui, Shizuru était anxieuse car ce soir, c'était le soir. Des policiers étaient stationnés sur les quais, mais la plupart étaient disséminés un peu partout. Au cas où. Parce qu'elle savait qu'il n'y avait aucune chance, finalement, pour que John Smith soit sur le port cette nuit.
Le dernier indice le lui disait. Le port, le port. Mais elle savait qu'il n'y était pas. Elle avait beau avoir passé la dernière semaine à chercher avant de trouver cette solution, elle estimait que ce serait trop facile de se rejoindre au port.
Et même pas amusant. John aimait ce qui était amusant. Quand bien même cela ne l'était que pour lui.
Elle était donc encore au commissariat. Elle attendait. Elle continuait de réfléchir. De chercher. Cette histoire de bateau était ennuyeuse. Elle suggérait qu'il voulait agir sur un navire, un cargo peut-être. C'était la réponse logique. Celle que Shizuru ne voulait pas avoir.
De la logique, elle en avait trop et elle le savait. Il ne fallait pas raisonner de cette façon pour trouver l'endroit où John avait décidé de se promener.
Elle cherchait, encore et encore, dans sa mémoire, un endroit, un objet, n'importe quoi, quelque chose qu'elle avait vu ou entendu récemment et qui avait un quelconque rapport avec le mot bateau.
Elle ne trouvait pas.
Elle sentait qu'une fois encore, quelque chose d'important lui échappait.
Alors, elle continuait, inlassablement, de refaire toute la piste depuis le début, depuis les ongles vernis. Même si elle s'écroulait à moitié sur son bureau, éreintée.
Que voulait-il lui dire, cette fois-ci?
____________________ _____
Elle avait trouvé.
Elle avait trouvé, elle avait trouvé.
Kami, songea-t-elle, seule dans la pénombre, Kami, pourquoi je n'ai pas trouvé plus tôt?
Elle venait d'enfoncer une porte. Au loin, très loin, elle croyait déjà entendre les sirènes des renforts qu'elle avait appelés quelques minutes auparavant alors qu'elle s'engouffrait dans sa voiture avec frénésie.
Il ne s'agissait pas du port. Il n'en avait jamais été question. Elle comprenait à présent pourquoi elle avait toujours été incapable de terminer les jeux de John avec succès. Elle n'avait jamais songé, jamais, qu'il se contentait de revisiter ce qu'elle vivait chaque jour.
Il ne faisait que lui proposer un autre regard. Sur sa propre vie. Il la suivait. Il l'épiait. Il enregistrait ses moindres faits et gestes et s'en servait contre elle.
Car Miyuki aimait la mer, n'est-ce pas? Mais qui d'autre qu'elle aurait pu le savoir? Les avait-il suivies ce jour-là aussi?
La villa était plongée dans le noir. Les Saito étaient absents, le bâtiment était vide. Ils étaient partis en début de soirée visiter des amis, elle avait demandé à deux de ses hommes de les escorter jusqu'au commissariat. Directement. Elle ne voulait pas qu'ils reviennent chez eux.
Il était peut-être là. Il les attendait sûrement.
Le souffle court, Shizuru reprit sa respiration avec peine, l'épaule en feu. Arme au poing, elle se précipita dans les escaliers pour monter. Pourvu qu'elle se trompe. Elle le voulait vraiment. Qu'elle ait encore une fois mal interprété les indices, qu'elle se soit à nouveau égarée sur la piste. Elle voulait perdre, juste pour cette fois.
Elle voulait traverser le palier en courant, pousser la porte de la chambre bleue et découvrir la maquette du navire tranquillement posée sur la table de chevet, là où était sa place. Elle voulait la toucher, la prendre dans ses mains et soupirer de soulagement en découvrant qu'elle avait manqué un indice et qu'elle ne sauverait personne ce soir, comme d'habitude.
Ses bottes claquèrent contre le bois des marches, elle se hissa en quelques secondes sur le palier et courut jusqu'au fond du couloir en laissant derrière elle les autres chambres et la salle de bain.
La porte bleue s'ouvrit avec fracas et elle pointa son arme vers l'intérieur de la pièce dans laquelle elle venait d'entrer.
Il n'y avait personne.
Dans l'obscurité, elle relâcha sa respiration, contrôlée, le pistolet toujours levé devant elle. La chambre bleue était vide. Paisible. Le lit était encore fait, l'uniforme de Miyuki était posé sur une chaise un peu plus loin. Il l'attendait.
Il n'y avait aucun mouvement, elle était seule. Pas de bruit, pas de respiration. Rien que le silence.
Et les sirènes au loin. Qui approchaient.
Ses mains tremblaient pourtant. Elle avait du mal à respirer et devait se forcer à garder son calme. La panique la gagnait peu à peu. Est-ce qu'elle avait perdu une nouvelle fois? Elle se dégouta d'espérer que oui.
La table de chevet.
Le regard alerte de Shizuru se posa sur le petit bateau de bois peint qui se trouvait à côté du réveil. Elle avança vers lui avec prudence, tendue comme un arc et prête à bondir au moindre bruit.
Calme-toi, se morigéna-t-elle en soufflant bruyamment, les Saito sont en sécurité.
Ils l'étaient. Mais où était John?
Alors qu'elle s'apprêtait à poser sa main sur la maquette, son téléphone se mit à sonner, la faisant sursauter et se plaquer contre le mur le plus proche par instinct. Elle soupira. Il n'y avait pas de danger.
« Fujino » murmura-t-elle d'une voix enrouée après avoir décroché, le dos toujours contre le mur.
« Shizuru! » s'écria Takeda à l'autre bout du fil, « où es-tu? »
Shizuru fronça les sourcils. « Chez les Saito, je- »
Elle fut interrompue par un cri de soulagement. « Dieu soit loué! Comment va la petite? »
Le cœur de la jeune femme manqua un battement. La petite? Elle était avec ses tuteurs! Elle sentit les cheveux à l'arrière de sa nuque se hérisser un à un et se décolla du mur pour se précipiter dans le couloir. « Takeda, dis-moi que les Saito sont arrivés, » supplia-t-elle en s'engouffrant dans une première chambre.
Vide.
La réponse de son mentor lui glaça le sang. « Ils sont arrivés, Shizuru, mais Miyuki était restée chez- ». Le téléphone du commissaire tomba sur le sol.
Miyuki était restée, Miyuki était restée. Elle était dans la maison, dans la maison, mais où était-elle?
Elle se précipita vers l'avant, livide. Une autre porte vola. Une autre chambre.
Vide, vide!
Les sirènes étaient si proches! Elles étaient arrivées, déjà! Elle voyait les lumières bleutées des gyrophares traverser les fenêtres et se refléter sur les murs par intermittence.
Le vacarme était insupportable.
Shizuru s'élança vers la dernière porte de l'étage. La salle de bain.
L'eau, la mer, les bateaux. La salle de bain.
Elle crut perdre pieds lorsque la porte refusa de s'ouvrir. S'acharna contre la poignée. La panique acheva de la saisir et ses gestes devinrent incontrôlables et chaotiques. Elle poussa encore. La porte ne bougea pas. Avant de comprendre.
Elle tira sèchement la poignée vers elle.
La porte s'ouvrit.
La salle de bain était vide. Vide.
Où était-elle? Où était-elle?
Elle s'entendait murmurer inlassablement alors que ses yeux voyageaient frénétiquement à l'intérieur de la pièce.
L'eau, la mer, les bateaux. L'eau, la mer, les bateaux. L'eau, la salle de bain, les bateaux. L'eau, la salle de bain-
La baignoire. La baignoire, la baignoire.
Les rideaux étaient tirés, parsemés de bateaux et de poissons bleus qui voguaient paisiblement sur des vagues artificielles. Shizuru l'arracha presque, horrifiée.
Elle lâcha son arme, mortifiée.
Il y avait des pétales de roses à la surface de l'eau. L'indice. Qui se perdaient dans une mer de cheveux noirs.
Une seconde et c'était tout. Un regard et tout était brisé. Un battement de cil, c'était la fin du monde.
Elle eut la sensation insupportable d'avoir tout perdu.
Déjà, des pas précipités dans les escaliers, des cris d'impatience. Ils la cherchaient.
Shizuru se recroquevilla contre la baignoire en pleurant de douleur.
____________________ _____
Toute à ses sombres pensées, Shizuru acheva de boire le thé que Mai lui avait apporté quelques minutes plus tôt en guise de petit-déjeuner. Rose et gingembre. Elle se voyait encore hurler « Je le tuerai, je le tuerai! Je te tuerai, John! » en s'accrochant au rebord de la baignoire alors que plusieurs hommes tentaient de la faire sortir de la pièce. C'était un pénible souvenir, elle peinait encore à comprendre ce qu’il s'était réellement passé ce soir-là. Elle ne se rappelait que d'images et de sons chaotiques qui l'empêchaient de dormir.
La nostalgie qui l'avait étreinte lorsqu'elle avait rencontré Alyssa ne l'avait toujours pas quittée.
En reposant délicatement sa tasse sur la petite assiette blanche décorée de lotus bleus prévue à cet effet, elle se surprit à formuler une promesse qu'elle pensait avoir oubliée depuis longtemps.
Elle veillerait. Où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse.
La jeune femme contempla un instant la ligne noire qui faisait le tour de son poignet. Mélancolique. Est-ce qu'il lui faudrait s'en tatouer une autre, un jour?
Non, décida-t-elle en se levant et en récupérant son écharpe. Cette fois-ci, elle ne faillirait pas.
Elle le promettait. |
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